Cas clinique #36 : appel au 15 d’un patient éthylique chronique

Il est trois heures du matin, un patient appelle le 15. Il dit vouloir arrêter de boire. S’ensuit un échange crucial susceptible de faire basculer une vie.

Texte : Dr Stéphanie Boichot

 

Un homme appelle le 15. La voix est hésitante. La gêne palpable, le ton faussement enjoué. Il dit vouloir arrêter de boire. L’Assistant de régulation médicale (ARM) a du mal à discerner la réelle demande du patient, ne parvient pas à obtenir les données de localisation. L’homme répète inlassablement : « je veux arrêter de boire, j’ai un gosse. » Agacé, l’ARM réplique qu’à cette heure de la nuit il n’est pas possible de faire une telle demande, ajoutant que le 15 est réservé aux appels pour urgences vitales.
L’homme se fâche et menace alors de se « foutre en l’air ». Il dit vivre au 5e étage et savoir exactement « quoi faire ». Il répète : « vous ne comprenez pas, j’ai un gosse, je veux arrêter de boire. » L’appel est passé au médecin régulateur assorti d’un « c’est un pénible, tu vas voir, il ne veut rien comprendre ». Le médecin régulateur n’entend qu’un silence lorsqu’il prend l’appel. Le requérant ne répond plus. Après plusieurs secondes, le contact est de nouveau possible. L’homme explique qu’il a ouvert la fenêtre, qu’il étouffe.
Le médecin régulateur, d’une voix calme, lui demande la raison de sa décision. L’homme répond qu’il vit seul, sa femme l’ayant quitté la veille pour partir avec leur fils de neuf ans. Il se met à pleurer, explique la perte de son emploi, les dettes accumulées, les alcoolisations quotidiennes, la détresse dans le regard de son fils lorsqu’il boit devant lui le matin.
Le médecin régulateur indique au patient qu’il a pris la bonne décision. Il ajoute que des services spécialisés existent, que ce qui compte est le désir de s’en sortir, que cette démarche de soins est possible. L’homme ajoute alors : « j’ai essayé, ça n’a pas marché. »
Il a été hospitalisé sous contrainte en psychiatrie pour IMV (Intoxication médicamenteuse volontaire) un an auparavant. Il a rechuté en sortant. Il n’a pas de suivi, pas d’autre antécédent médical. Il ajoute avoir également pris « des médicaments, quatre comprimés de Seresta ».
Le médecin régulateur explique au patient la nécessité d’aller se faire examiner dans un service d’urgence, lui propose d’envoyer une ambulance qui le conduira vers le Service d’accueil des urgences (SAU) de secteur, qui possède une équipe de liaison, de soins et d’accompagnement en addictologie (ELSA). Il renforce sa motivation en ajoutant qu’il a bien fait d’appeler, qu’il va être possible de l’aider. Le patient accepte l’ambulance. A l’arrivée, il est pris en charge par l’équipe de garde : une Voie veineuse périphérique (VVP) est posée, une vitaminothérapie prescrite, le score de Cushman est calculé. Le traitement de sevrage est prescrit, en fonction du score. L’équipe de liaison passe le lendemain au chevet du patient. Compte-tenu de sa demande de soin, il est transféré en service d’addictologie.

Discussion du cas clinique

Les patients éthyliques chroniques qui appellent le 15 sont généralement en situation de détresse physique et morale absolue.
Les appels liés à l’alcool sont complexes. La demande de soin est toujours à prendre en compte et à valoriser. Il est nécessaire de ne pas sous-estimer le risque de pathologie associée, qu’elle soit somatique, psychologique et/ou sociale.
Il convient de mener un interrogatoire en adoptant un ton calme et empathique, afin de mettre en confiance le patient et lui permettre de fournir les informations essentielles pour faire un diagnostic. Il faut aussi nommer les structures de soins (Centre de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA), service addictologie, médecin addictologue) et également parler sevrage (ambulatoire/hospitalier).
A partir du moment où le patient désire se faire prendre en charge, il est du devoir du soignant de le guider et de l’encourager.
Ne pas hésiter à proposer une autre structure de soins si le patient souhaite en changer (dans le cas d’un patient déjà suivi).
Des structures téléphoniques type « Alcooliques anonymes » ou « Alcool info service » sont à même de donner des informations aux patients de jour comme de nuit.
En cas de nécessité d’hospitalisation, il convient de fournir les explications de ce choix au patient. Le diriger vers un SAU possédant une ELSA est une réelle valeur ajoutée. La prise en charge du sevrage d’alcool doit débuter aux urgences avec un protocole thérapeutique validé et une surveillance du score de Cushman.

 

Ce qu’il faut éviter de dire

  • « Ce n’est pas à trois heures du matin que l’on décide d’arrêter de boire »

  • « On ne peut rien faire pour vous à cette heure »

  • « Rappelez demain votre médecin traitant »

  • « Les urgences sont pleines, n’y allez pas »

Ce qu’il est utile de dire

  • « Dites moi ce qui a motivé votre décision »

  • « C’est une bonne décision, vous avez raison »

  • « Je vais vous indiquer un numéro de téléphone qui répond 24h/24 »

  • « Il existe des services spécialisés dont je vais vous donner les coordonnées »

  • « Ne restez jamais seul avec un problème d’alcool »

  • « Avez-vous pris ce soir d’autres toxiques que l’alcool ? »

  • « Avez-vous déjà essayé d’arrêter de boire auparavant ? Où ? Est-ce que cela a fonctionné quelque temps ? »

Chiffres clés

  • Les problèmes liés à l’alcool sont responsables de 800 000 hospitalisations par an en France.

  • 250 décès sont attribuables à cette pathologie chaque jour sur le territoire.

 

Stéphanie Boichot

Dr Stéphanie Boichot Geiger

Praticien hospitalier et médecin addictologue, elle est responsable de l’unité d’hospitalisation de médecine et addictologie du centre hospitalier des 4 villes (Saint-Cloud – Sèvres). Médecin régulateur de la Permanence des soins (PDS) au Samu de Paris, elle est vice-présidente du Collège des professionnels de l’alcoologie et addictologie hospitalière (COPAAH).

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