Billet d’humeur #40 : Docteur Alain Chiapello

Abuse-t-on du soutien psychologique ?

Il y a 30 ans le « trauma psychique » semblait être réservé à quelques blessés de guerre et paraissait être le domaine de la médecine militaire. Il s’est « démilitarisé ». Nous nous en sommes réjouis. Les premiers attentats à Paris (rue de Rennes en 1986) ont permis de penser que les survivants pouvaient présenter les mêmes symptômes que certains soldats, et que la médecine de catastrophe pouvait bien s’intéresser à les soigner de la même façon.

Trente ans plus tard les médias nous apprennent régulièrement qu’une « cellule psychologique » a été ouverte dans tel lycée, telle banque, telle administration, après un événement potentiellement psycho-traumatogène. Ces prises en charge précoces sont souvent justifiées, et là encore nous nous réjouissons qu’un traitement adapté puisse être administré à des personnes en souffrance.

Mais cette manière d’agir est-elle toujours justifiée ? Est-on sûr que ce type de prise en charge précoce soit toujours efficace ? Est-ce que les personnes qui en ont bénéficié sont mieux à même de réguler leur état psychique à plus long terme ? Pas sûr.

Pire, n’assiste-t-on pas dans certains cas à une pathologisation iatrogène ? Doit-on médicaliser systématiquement des personnes qui pourraient réaliser leur « travail de deuil » avec leurs ressources propres, et le soutien mutuel et spontané de leur entourage ?

Le psychotraumatisme existe, certes. Mais comme toute pathologie, physique ou mentale, la façon dont le souffrant va « gérer » sa souffrance est déterminante sur le pronostic. Suis-je malade ? Suis-je victime ? Le psychiatre ou le psychologue va-t-il extirper de mon psychisme ces moments dramatiques que j’ai vécus ? Comme le chirurgien extrairait un corps étranger, ou comme l’antibiotique tuerait les germes qui m’ont envahi.

Non, la vie psychique ce n’est pas de la chirurgie ou de l’infectiologie.

Après une blessure, il y a la cicatrisation. Elle prend du temps. Il restera des traces. Et le temps, aujourd’hui, on ne le prend plus. Le soutien psychologique est devenu un geste de l’urgence. Une partie de la population pense que, magiquement, il suffit à effacer les traces de l’effraction subie. Une autre partie pense que le statut de victime et le pretium doloris qui lui est lié suffiront à guérir le blessé psychique.

Il est peut-être temps de refaire confiance à la personne et à la communauté pour exercer leurs capacités de résilience.

Alain Chiapello.Docteur Alain Chiapello, psychiatre

 

 

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